Mais le bilinguisme ne se manifeste-t-il pas différemment selon les individus?
Tout à fait. Il est essentiel de reconnaître que la maitrise d’une langue se trouve sur un continuum pour tout le monde et que le niveau acceptable où l’on se trouve sur ce continuum doit pouvoir varier d’un rôle à l’autre. D’ailleurs, il existe un phénomène bien réel que l’on appelle « l’insécurité linguistique ». Cette insécurité se manifeste par un inconfort ou un manque de confiance lorsqu’une personne utilise une langue, ou une variété de langue, qu’elle perçoit comme inférieure ou non standard. Cela arrive fréquemment dans les contextes bilingues ou multilingues, surtout lorsque certaines langues bénéficient d’un prestige ou d’un pouvoir institutionnel plus élevé que d’autres.
Prenons une analogie : accepteriez-vous de jongler devant une foule entière si vous n’aviez pas pratiqué depuis longtemps? Probablement pas. Vous hésiteriez, vous manqueriez d’assurance, et il y aurait de fortes chances que vous échappiez une balle. Il en va de même pour la langue. Même s’il s’agit de votre langue maternelle, il faut l’utiliser régulièrement pour maintenir ou arriver à un niveau professionnel, ce qui n’est pas toujours possible pour les francophones dans certaines régions du pays, même si le français est leur langue maternelle. Ainsi, lorsqu’on vous invite à poser votre candidature pour un poste bilingue, où vous aurez à diriger des réunions, prendre la parole en public, etc., vous pourriez renoncer, par peur de ne pas être à la hauteur dans l’une ou l’autre des deux langues officielles. Cette peur de faire des fautes, même si vous avez toutes les qualifications, peut vous dissuader d’assumer un rôle de gestion. À mon sens, ce genre d’occasion est précisément ce qui permettrait de renforcer ses compétences linguistiques, tout en contribuant à élargir le bassin de leaders bilingues au Canada.
On entend parfois en recrutement : « Nous aimerions avoir un vrai francophone. » Mon conseil : évitons ce genre de stéréotypes. Évitons de stigmatiser les « erreurs » par rapport à une norme prescrite. La façon de s’exprimer de chaque personne peut porter des influences régionales ou s’éloigner des normes dites standard, mais cela n’enlève rien à la capacité de leadership des personnes concernées. Bien au contraire : ces individus peuvent néanmoins être solidement ancrés dans leur communauté, riches de parcours uniques, et portent un fort potentiel de leadership.
De plus, les communautés francophones au Canada sont extrêmement diversifiées, tant sur les plans culturels, régionaux que linguistiques. On y retrouve des personnes d’ascendance africaine, caribéenne, moyen-orientale, européenne ou encore asiatique du Sud-Est, chacune apportant ses nuances linguistiques, ses traditions, et une richesse d’expérience. Cette diversité renforce la vitalité des communautés et souligne l’importance d’approches inclusives et culturellement sensibles lorsqu’on interagit avec les talents francophones et bilingues.
Je comprends que pour certains postes, notamment celui de PDG dans une organisation francophone, un français de haut niveau est nécessaire, entre autres, pour des questions de crédibilité. Mais ce n’est pas le cas pour tous les rôles de direction, et pourtant, le préjugé persiste. Pour plusieurs postes, il faudrait être capable de s’éloigner d’une définition trop rigide du bilinguisme, qui valorise la perfection au détriment de l’impact. Il faut se poser la question : « Quel niveau de bilinguisme est requis pour ce poste et comment pouvons-nous supporter la nouvelle personne en poste pour qu’elle puisse s’améliorer? » Une fois le niveau minimal non négociable établi, la fluidité peut s’exprimer de multiples façons. Et le leadership ne se mesure pas à l’accent ou au vocabulaire, mais à la capacité d’inspirer confiance, de se faire comprendre, et de créer des liens dans les deux langues officielles. Lorsqu’une organisation adopte cette perspective élargie, elle ouvre la voie à un bassin de talents bilingues qualifiés plus riche et diversifié.
Nous observons d’ailleurs des avancées positives du côté universitaire. L’accès élargi à l’éducation postsecondaire en français permet de soutenir les personnes vivant avec une insécurité linguistique. Certaines des institutions les plus progressistes au Canada ne demandent plus, par exemple, de test de langue comme condition d’admission. Cela favorise l’émergence d’une nouvelle génération de leaders bilingues et renforce graduellement leurs capacités linguistiques. Ce sont des environnements plus inclusifs, qui contribuent à la confiance et à la rétention de populations étudiantes et, éventuellement, de gestionnaires bilingues. Il s’agit de créer des chemins, et non des barrières, en reconnaissant que le bilinguisme est évolutif, et que les leaders peuvent développer leurs compétences, y compris linguistiques, et élargir leur impact avec le temps.